22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 12:47

 

Semaine des Marches européennes

contre le chômage, la précarité et les exclusions

Cours « Economie et Société » (ECON 2340)

Accueil des Travailleurs Sans Emploi sur le trajet Marche-Bruxelles

 

 

Christian Arnsperger

 

Louvain-la-Neuve

Vendredi 15 octobre 2010

 

 

Organiser ce cours aujourd’hui est un peu un pari risqué. Pourquoi ? Parce que, habituellement, nous ne recevons pas la visite de gens au nom de qui, en faveur de qui nous réfléchissons. Chacun de nous, chacune de nous sait – ou devrait savoir – pourquoi il, pourquoi elle veut devenir économiste ou sociologue. Pour pas mal d’étudiants, et de professeurs également, il y a un désir profond de faire un travail utile. D’être solidaire avec ceux qui, dans nos sociétés capitalistes dites « avancées », souffrent et ne trouvent pas leur place. Nous ici, à l’université, nous en avons une, de place – et parfois nous avons le sentiment que cette place est un luxe, que les ressources que la collectivité nous consacre pourraient être mieux utilisées ailleurs, pour des urgences humanitaires ou sociales.

Et puis, quelquefois, nous nous disons que, quand même, réfléchir est nécessaire, enseigner est nécessaire, parler est nécessaire. Une société sans citoyens qui réfléchissent, c’est la fin du monde. Mais réfléchir pourquoi ? Je l’ai dit : pour être utile, par solidarité. L’université « coûte cher » … mais elle coûte infiniment moins cher que l’intérêt sur la dette publique et que l’évasion des grandes fortunes vers les paradis fiscaux. A l’université, on peut avoir le loisir – le luxe – de se consacrer à cette solidarité de la pensée, à cet engagement de la réflexion.

Alors j’ai pensé que ce cours, cette séance ce matin, pouvait être un moment de solidarité. En même temps, il faut être prudent. C’est à vous, qui êtes venus nous rejoindre, de nous dire ce que vous attendez de nous. J’aimerais que vous puissiez avoir la parole, tout à l’heure, pour nous le dire, dans vos mots, avec votre vécu et vos questions. Avant cela, je voudrais dire quelques mots sur ce que nous, qui venons ici chaque vendredi en milieu de matinée, attendons de nous-mêmes.

Le thème de ce cours, c’est le travail et la place qu’il a dans nos sociétés d’aujourd’hui. Je veux dire : dans ces sociétés où le secteur privé, par ses bénéfices, finance tout et où l’Etat et les citoyens n’ont pas le droit de créer de l’argent, de décider qui doit en recevoir et qui doit en rendre. Ceux qui décident cela, ce sont les banquiers et les marchands. Je ne dis pas cela par démagogie. Lisez des travaux sur l’argent et sur le commerce, vous verrez : ce que je dis là est la pure et simple vérité du système dans lequel nous vivons. L’argent est indispensable à tous, mais il n’y en a pas assez pour les besoins de base de tout le monde. Ce n’est pas une fatalité ; c’est une démission de la volonté politique. Un prélèvement de 30% sur les avoirs des 200 milliardaires les plus riches de la planète permettrait de nourrir, loger, soigner et éduquer tous les enfants du monde. Dans notre société à nous, un des signes du manque artificiel d’argent, c’est le manque de travail. Plus j’y réfléchis chaque année, plus je me dis que c’est un scandale absolu de devoir travailler pour vivre. On peut et on veut travailler pour être utile, pour être avec d’autres, pour apporter des choses à la société – mais travailler pour vivre, c’est-à-dire devoir trouver un employeur qui voudra bien nous faire verser chaque mois, par sa banque, une petite partie de son précieux argent, c’est un scandale.

Pourquoi est-ce un scandale ?

Parce que l’argent qui sert à payer le travail – c’est vrai pour les salariés du privé, c’est vrai aussi pour les salariés du public et de l’associatif, qui sont payés par les recettes fiscales ou par les dettes de l’Etat – l’argent qui sert à payer le travail n’est pas créé pour payer le travail. L’argent dans votre portefeuille n’est pas grand’ chose ; les comptes en banque sont remplis de chiffres et ces chiffres ont, pour la plupart, été fabriqués de toutes pièces. L’argent qui circule entre nous, et dont nous manquons souvent, a été créé par le secteur bancaire à partir de rien, et c’est à nous ensuite de rembourser avec intérêts. La raison d’être de la croissance économique, ce n’est pas l’emploi, c’est le remboursement des crédits, c’est l’extinction des dettes avec intérêt, c’est le versement de surplus financiers à ceux qui ont fait des « placements ». Si on nous embauche et qu’on nous paie, c’est que nous sommes utiles – utiles à la société ? Que nenni ! Non : utiles à ceux qui veulent récupérer, dans le jeu monétaire, davantage que leur mise de départ, et qui veulent le faire sans qu’il y ait trop d’inflation.

Pour le capitalisme, l’emploi n’est pas un but ; il ne l’a jamais été et ne le sera jamais. La rhétorique de l’emploi dans la bouche des employeurs est assez perverse : oui, ils ont « besoin » d’embaucher ; oui, pour que dans notre système il y ait des embauches, il faut de la croissance – mais cela ne veut pas dire que la croissance crée nécessairement de l’emploi. Si on peut faire des gains financiers suffisants en produisant davantage avec moins de gens, eh bien on n’embauchera pas. Le but, c’est le surplus financier ; le but, ce n’est pas l’embauche.

Le capitalisme, aujourd’hui, ne crée plus « suffisamment » d’emplois. Les travailleurs sans emploi sont des citoyens à qui on a, comme on dit, « coupé les fonds ». Le capitalisme reste encore capable – pour le moment, tant que la confiance dans le dollar américain est encore là, et tant que les contribuables paient pour renflouer les banques à chaque nouvelle crise – le capitalisme reste encore capable de faire croître les revenus de ceux qui « investissent ». Mais il n’a plus forcément besoin de travailleurs pour cela. Et pourtant, même avec moins de travailleurs qu’avant, les entreprises doivent quand même se battre contre les concurrents, et même de façon de plus en plus féroce. Il y a la Chine, il y a l’Inde, il y a le Brésil – et il y a les concurrents de toujours, l’Angleterre, la France, l’Allemagne. Les marges et les parts de marché se compriment, les capitalistes luttent pour dégager des surplus, tellement ils doivent et veulent se concurrencer. Et nos gouvernements, eux, applaudissent parce qu’ils sont persuadés que cette concurrence est ce qu’il y a de mieux pour « le consommateur ». Pour soutenir les entreprises dans leur effort de concurrence, l’Etats s’endette pour entretenir les infrastructures logistiques et pour éviter de céder à une honteuse « rage taxatoire » … quitte à créer le système des « intérêts notionnels » qui a permis à Arcelor-Mittal, cette année, de payer 549 euros d’impôts pour un bénéfice avant impôts d’1 millaird.

Et l’emploi, là-dedans ? Comme toujours, il est le parent pauvre – le « résidu », comme disent les économistes. (Tiens, Vincent, Le résidu, cela pourrait-il être le titre d’un de tes prochains livres ?) L’emploi, c’est ce dont on s’occupe s’il le faut, et s’il reste des sous. Mais quand même, on garde un œil inquiet sur les chiffres du chômage parce que (1) cela coûte cher à l’Etat, donc aux entreprises, de payer des allocations à trop de gens et (2) on ne sait jamais qu’une révolte pourrait éclater, avec manifs violentes, séquestrations de patrons et pillages à l’argentine. Il « faut » donc, selon le discours officiel, lutter contre le chômage – mais on ne nous explique presque jamais que, dans le même temps, l’écart entre le nombre de chercheurs d’emploi et le nombre de postes vacants ne cesse de croître. Pas dans tous les secteurs, et peut-être pas si chaque travailleur wallon était prêt à se déplacer pour un an en Moldavie, puis pour six mois en Chine et pour deux ans et demi au Brésil. Mais tout de même, globalement, il n’y a pas de travail salarié pour tout le monde. L’emploi public ne suit pas, on ne cesse au contraire de le réduire. L’emploi associatif est négligeable et le restera tant que l’économie fonctionnera comme elle le fait. Les paiements d’intérêts et de rentes financières, de même que les effets corrosifs de la compétition, pour ne même pas parler de l’évasion fiscale, siphonnent chaque année des sommes inouïes qui ne sont « hélas » (nous dit-on après coup, la mine des mauvais jours) plus disponibles pour embaucher des gens.

On n’a pas d’argent pour embaucher tout le monde, et on n’a pas d’argent pour payer le chômage à tout le monde. Pourtant, bon an, mal an, l’économie mondiale croît encore de 3 à 5%, l’économie européenne de 1%. En termes réels ! Pendant les périodes passées où le chômage a augmenté fortement, il y a eu des taux de croissance bien plus élevés encore. Où va ce surplus annuel d’argent ? Je viens de vous le dire : intérêts et rentes à verser au secteur bancaire et aux actionnaires (inconnus, lointains, anonymes), pertes compétitives à compenser par des hausses de productivité et des baisses de salaire, évasion fiscale vers des paradis que tout le monde connaît.

La solution ? Responsabiliser le travailleur lui-même. Un vrai miracle. Il suffit de dire à tout le monde qu’il « faut » chercher un travail, qu’il « faut » se remettre au travail sans tarder, sans quoi on perdra droit au soutien de la collectivité. L’un des prix Nobel d’économie 2010, Peter Diamond, a eu cette phrase magnifique qui justifie sûrement le million et demi de dollars de prix qu’il a reçu: « Ce que nous devrions faire, c’est nous assurer que les sans-emploi ne restent pas sans emploi trop longtemps, essayer de leur donner une expérience de travail directe, afin qu’ils ne perdent pas leur attachement à la force de travail. » On ne dit pas, en même temps, que dans des régions où il y a 15%, 25% ou même 40% de sous-emploi, il n’y aura tout simplement pas de travail pour tout le monde tant que le système économique restera ce qu’il est. Une région où il y a 25% de chômeurs dans une économie mondiale qui croît de 3 à 5% l’an, c’est une région dont les travailleurs sont déclarés inutiles par le système. Ils n’« intéressent » pas ; ils n’« attirent pas les investisseurs ». Si on ne change pas le système, ou si on ne le quitte pas, on ne pourra pas trouver de solution au sous-emploi.

Dans la Bible, on lit cette phrase terrible : « Des pauvres, vous en aurez toujours parmi vous. » C’est ce qui a, entre autres, poussé Marx à rejeter le christianisme. Dans notre société d’aujourd’hui, où on apprend aux enfants que le monde est dur et qu’il faut se battre pour réussir, on leur apprend par là même que « Des chômeurs, vous en aurez toujours parmi vous. » Sous-entendu : arrangez-vous simplement pour ne pas en faire partie. Soyez sages, acceptez les conditions qu’on vous « offre », ne vous révoltez pas.

Je trouve ce système, qui transmet ce genre de message, profondément révoltant. Certains pensent qu’il faut que la croissance reparte pour que l’emploi revienne ; c’est faux, hélas, car si en deux siècles d’existence hégémonique le capitalisme avait su éliminer la pauvreté et la précarité, cela se saurait – depuis le temps ! D’autres disent que si seulement les déficits publics étaient réduits, on pourrait consacrer plus d’argent à l’emploi ; c’est également faux, hélas, car même avec un déficit nul les intérêts sur la dette passée, eux, ne cesse de croître de façon exponentielle. Qui plus est, si toute la dette des pays européens était remboursée d’un coup, il n’y aurait presque plus d’euros en circulation ! Les banques privées s’empresseraient de récréer d’autres dettes, car c’est de cela qu’elles vivent principalement.

Non, l’emploi ne sera pas sauvé par le capitalisme actuel, ni par nos Etats qui sont exsangues et qui ne parviennent même plus à payer leurs propres charges. La seule solution – mais j’ai presque honte d’en parler ce matin car elle est très utopique : mais elle me semble malgré tout être la seule solution … – c’est de créer, au niveau des communes, des sous-régions, des régions, des programmes d’emploi soutenus par des monnaies parallèles. Il faut inverser radicalement la logique actuelle de l’emploi. Il faut que les citoyens récupèrent le droit de créer autant d’argent que nécessaire à l’emploi de tous – sans que cela ne génère de l’inflation. Des solutions existent et ont été pensées par des gens visionnaires comme Bernard Lietaer ou Margrit Kennedy. Il faudrait que, tant que la Belgique a encore un système relativement « généreux » d’assurance-chômage, les travailleurs sans emploi puissent se détourner en masse de l’emploi privé et de l’emploi d’Etat, et puissent se mettre à créer des réseaux d’échange parallèles avec des tas de citoyens, avec des monnaies nouvelles qui circuleraient à côté de l’euro et qui permettraient de ne pas dépendre des entreprises privées et des Etats, dont les « priorités » n’incluent pas le plein-emploi.

Je sais que ces propos vous déçoivent peut-être. Ils ne répondent pas à votre besoin urgent de trouver un emploi bientôt, pour vivre, pour survivre. Mon cœur saigne vraiment, sincèrement devant l’impasse où cette terrible logique économique met chacun d’entre vous. Ma solidarité vous est acquise. Je crois que c’est mon devoir de chercheur et d’enseignant que de penser à des solutions nouvelles, novatrices, inédites peut-être. Demander avec vous que l’argent circule autrement, soit créé autrement et serve des objectifs collectifs et démocratiques – demander cela en y réfléchissant ensemble, avec vous, cela fait partie pour moi de mon engagement envers des travailleurs sans emploi comme vous.

En 1894, une marche de sans-emploi eut lieu aux Etats-Unis. Un groupe de travailleurs sans emploi a marché, sous la coordination d’un certain Jacob Coxey, de l’Ohio jusqu’à Washington. Pour demander des postes de travail ? Oui, mais en exigeant d’abord que ce ne soit plus le secteur bancaire, mais la collectivité, qui crée l’argent dans l’économie. Sans quoi, pas d’emploi et pas de justice sociale. Ces marcheurs de la fin du XIXe siècle interpellaient l’Etat sur sa propre démission, sur son manque profond de volonté politique pour créer les conditions où ce ne soit pas la finance ou le return sur investissement, mais la vie des gens simples, qui soit au centre des politiques. En 2010, un groupe de travailleurs sans emploi marche, sous la coordination d’un certain Vincent De Raeve, de Marche-en-Famenne à Bruxelles pour protester contre le chômage, la précarité et l’exclusion.

Et nous, ici, chaque vendredi, que faisons-nous contre le chômage et contre l’exclusion ? … Cette question lancinante ne doit jamais nous quitter.

Merci à vous tous d’être là pour nous dire ce que vous, de votre côté, vous attendez de nous.

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Published by T.S.E Luxembourg - dans Communiqués de presse
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commentaires

wuidard jp 22/10/2010 22:45



 






La FGTB lance sa campagne
pour la solidarité et contre le nationalisme



 





Marché aux esclaves, oui, quand pour l’ouverture de Decathlon à La Louvière on a 3000 candidats pour 60 offres d’emploi , le
problème n’est pas la responsabilisation des chômeurs. Le problème c’est la responsabilisation des patrons. Combien d’emplois ont-ils créé grâce aux intérêts notionnels et autres cadeaux fiscaux
?



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